Licencier : management d'équipe et réalité du fondateur

Personne ne te remercie de te séparer de quelqu'un. C'est la phrase la plus honnête que je connaisse sur le leadership.
Comme entrepreneur logiciel, j'ai construit des équipes et j'en ai réduit. Quand j'ai passé des nuits blanches, ce n'était presque jamais pour des chiffres. C'était pour des gens. Pour la relation avec ceux dont je devais me séparer. Ce n'est pas un article sur papier glacé. C'est un retour de terrain, de fondateur à fondateur.
Ce que tu retiens :
- Comment je décide qui reste et qui part, sans trier un Excel par salaire.
- Pourquoi je parle d'abord aux gens qui restent.
- Comment je mène l'entretien, vite et avec respect.
- Comment je tiens le coup personnellement quand le monde est contre moi.
Ma thèse : construire des équipes, c'est aussi les changer
Quand tu construis une équipe, tu ne construis pas un objet fixe. Tu construis quelque chose qui change à chaque phase. Parfois vers le haut, parfois vers le bas. Les deux en font partie. Celui qui ne romantise que le côté croissance n'a jamais survécu à une récession.
🧨 Pourquoi on en arrive là
Pour moi, la raison était presque toujours la même : je devais couper les coûts. L'histoire de croissance ne tenait pas. Un tour de financement est tombé à l'eau. Ou je voulais survivre plus longtemps avec le cash disponible jusqu'à l'arrivée d'argent frais. Là, il te faut une coupe dure dans les coûts.
Et oui, c'est mon erreur. J'ai fait les plans. J'ai amené l'entreprise là. Ça fait partie de l'honnêteté.
Comment savoir que c'est le moment?
3 signaux. Tu donnes le même feedback pour la troisième fois et rien ne change. L'équipe construit des détours autour d'une personne. Et toi-même, tu évites certains sujets en réunion. Si 2 des 3 s'appliquent, la décision est en général déjà tombée en toi. Tu ne l'as juste pas encore dite à voix haute.
Le premier signal, c'est le feedback répété sans changement. Un feedback une fois, c'est une conversation. Deux fois, c'est un pattern. Quand tu soulèves le même sujet pour la troisième fois, concret et documenté, et que le comportement reste le même, ce n'est pas l'information qui manque. C'est le fit. Plus de feedback n'y change rien, ça ne fait que déplacer la date.
Le deuxième signal, c'est l'équipe. Elle compense bien avant que tu ne remarques quoi que ce soit. Quelqu'un revérifie en silence le travail d'une personne. Les tâches contournent cette personne par des détours. En réunion, on la bypasse poliment. Ton équipe le sait avant toi. Elle ne te le dit juste pas, parce que ce n'est pas sa décision à prendre.
Le troisième signal, c'est toi. Tu prépares les réunions pour que certains sujets ne remontent jamais. Tu repousses le prochain 1:1. Tu formules plus doux que tu ne le penses. C'est le signal le plus honnête de tous, parce que ton comportement a déjà changé. Il ne manque que la décision. J'ai écrit à quoi ces sessions devraient ressembler à la place dans des réunions qui te font avancer.
Problème de performance ou problème de casting?
Un problème de performance veut dire : bonne personne, mauvais siège. La personne est capable, juste pas sur ce que le rôle exige en ce moment. Un problème de casting veut dire : mauvaise entreprise. Les valeurs, le rythme ou la phase ne collent pas, dans aucun rôle. Cette distinction décide de tout ce qui suit.
Avec le mauvais siège, tu as des options. Affûter le rôle, remettre les attentes à plat, déplacer la responsabilité. J'ai vu des gens se noyer en vente et s'épanouir en customer care. Ce n'est pas une perte de face, c'est du leadership. Mais ça ne marche que si l'autre siège existe vraiment et est nécessaire. Inventer un siège pour éviter une conversation, c'est de la lâcheté avec un budget.
Avec la mauvaise entreprise, ces options n'existent pas. Aucun coaching ne transforme une personne corporate en personne startup, et pas davantage l'inverse. Plus tôt les deux côtés le disent à voix haute, mieux c'est pour les deux. C'est un des chapitres les plus durs du leadership et de l'entrepreneuriat, et c'est exactement pour ça que presque tout le monde l'esquive.
Mais un check vient avant les deux : le process. Jacco van der Kooij soutient dans sa SaaS Sales Method que quand les objectifs sont manqués, tu inspectes d'abord le process, pas la personne. Même les meilleures personnes font les pires erreurs dans un système cassé. Licencier et embaucher par réflexe empire les choses, parce que la personne suivante échoue dans le même système. C'est seulement quand le process est propre et que d'autres livrent dedans que ça devient une question de personne.
Et alors ceci tient : attendre est l'option chère, pour les deux côtés. Pour l'entreprise, parce que l'équipe compense, le standard s'érode et les bons partent en premier. Pour la personne, parce qu'elle perd des mois dans un rôle où elle ne peut pas gagner. Attendre ressemble à de la fairness. C'est le contraire. Ça aussi fait partie de l'honnêteté d'en haut : j'ai presque toujours attendu trop longtemps, jamais trop peu.
🛠️ Comment je fais, et comment je ne fais pas
Faux : mettre tout le monde dans un Excel, trier par salaire, couper par le haut. Tout aussi faux : last in, first out. Ni l'un ni l'autre n'a le moindre rapport avec l'impact.
Voilà comment je fais :
- Top-down depuis le budget. Je regarde où les coûts doivent atterrir. Le revenu est relativement fixe.
- L'organisation cible d'abord. Qui est essentiel pour la prochaine phase, qui détient le savoir.
- Une fois, pas par tranches. Laisser partir quelques personnes mois après mois empoisonne l'ambiance. Après la deuxième ou troisième vague, tout le monde s'y attend, et les bons commencent à regarder ailleurs.
L'étape la plus importante : un jour avant l'annonce officielle, je m'assieds en 1:1 avec les gens qui restent. J'explique pourquoi je compte sur eux et à quoi ressemble leur rôle. Certains sont promus, certains reçoivent plus de responsabilités. Parce que ce sont en général les bons qui retrouvent un job le plus vite. Je ne veux pas les perdre à cause de l'incertitude.
Le lendemain, j'informe les gens dont je me sépare. L'entretien est court. Bonjour, pas de long small talk. Je cadre : il s'agit d'une séparation, la décision est prise. Ce n'est pas une négociation. Le centre, ce n'est pas le pourquoi, c'est le et-maintenant : laptop, dispense de préavis, prochaines étapes. Plus tard, quand c'est moins émotionnel, je reviens sur les raisons et je propose des intros.
Comment mener l'entretien
L'entretien de séparation mérite plus de détail, parce que c'est là que la plupart des dégâts se produisent. La formule : court, décidé, respectueux. La décision est dans la première phrase, pas la dixième. Ensuite, il ne s'agit plus que du comment, plus jamais du si.
Tout est préparé avant d'entrer dans la pièce. La convention existe par écrit. Le plan pour les accès, les appareils et les clients est posé. Tu sais qui dans l'équipe apprend quoi, et quand. Rien de tout ça ne s'improvise dans l'entretien. L'autre côté lit l'improvisation comme de l'incertitude, et l'incertitude invite à la négociation.
Pas de débat sur la décision. Ça sonne dur, et c'est du respect. Mettre la décision en discussion donne un faux espoir et prolonge la douleur. Je donne la raison en 2 ou 3 phrases, sans accusation et sans sandwich à compliments. Ensuite, j'écoute. Les émotions sont permises. Seul le résultat est fixe.
Sur les conditions de sortie, je suis généreux. Un bon certificat de travail, une dispense de préavis correcte, des intros dans mon réseau quand ça colle. La générosité coûte moins qu'une sortie brûlée. La mesquinerie à la sortie voyage plus vite que n'importe quelle campagne d'employer branding.
Encore un point : les délais de préavis et les formalités varient beaucoup selon le pays. Ce qui est simple en Suisse fonctionne autrement en Allemagne ou en Autriche. Prends un conseil juridique avant l'entretien, pas après. Ce n'est pas de la méfiance, c'est du métier.
Et juste après, tu communiques en interne. Court, factuel, pas de détails sur la personne. L'équipe a besoin de 3 réponses : pourquoi, pourquoi maintenant, qu'est-ce que ça veut dire pour moi. Laisse un vide ici, et tu donnes l'histoire à la machine à rumeurs. Le vide se remplit toujours tout seul, la seule question est avec quoi.
🤖 Le remote ne rend pas ça plus facile
Je travaille avec des équipes remote depuis plus de 20 ans, surtout des développeurs. Tu ne peux pas faire signer quelqu'un à la table. Quand c'est possible, je rends visite à l'équipe et je le fais en personne. Sinon, un team lead sur place s'en charge, ou je fais un call vidéo. Les développeurs ont en général deux ou trois offres de job via LinkedIn en poche. L'inquiétude, ce n'est pas qu'ils ne retrouvent pas de travail. L'inquiétude, c'est que je le fasse mal et que je perde les bons qui restent. Les développeurs ont tendance à lire les situations trop négativement. Donc : transparence maximale, récupérer tout le monde.
Pour l'offboarding, je pense en avance. Données live, contact client, droits d'accès. Dans les startups, c'est souvent le bazar. Je n'ai jamais rien vu de vraiment grave arriver. Mais avec le RGPD, je ne prends pas le risque.
L'argument le plus fort : le monde est petit
Tu recroises ces gens. Dans le monde des startups et du SaaS, garanti. Donc je le fais d'une manière qui me permet de me regarder dans le miroir. Même ceux qui ne reviennent jamais parlent aux autres. Je veux que la phrase soit : "C'était pas agréable, mais ils l'ont fait proprement." C'est aussi du marketing recruteur.
Il y a l'exemple célèbre de la grande entreprise qui a licencié en masse puis réembauché les mêmes personnes. Ça montre juste une planification chaotique. J'ai toujours essayé de n'embaucher que le nécessaire et de ne me séparer que quand c'était vraiment sûr. Presque tous ceux que j'ai laissés partir avaient un nouveau job en peu de temps, souvent un meilleur.
🎢 Hauts, bas, avertissements
✅ Ce qui marche : un plan clair, exécuté une fois, plus des 1:1 avec les gens qui restent. Ça ramène l'énergie dans un rythme de startup.
❌ Ce qui ne marche pas : les décisions ad hoc, les tranches, les promesses que tu ne peux pas tenir. Dis "personne d'autre ne doit partir" puis laisse partir quelqu'un, et tu perds la confiance de tous.
⚠️ Attention : l'hygiène personnelle n'est pas un luxe. Après les jours durs, j'allais courir ou je faisais du training haute intensité. Je me fixais des projets phares, des vacances en famille, quelque chose à attendre avec plaisir. Avec des cofondateurs, je portais la décision à plusieurs et on réfléchissait honnêtement ensemble.
Retour au début : personne ne te remercie. Mais un contrat de travail dissous n'est pas une voie de garage, ni pour la personne ni pour toi. Construire des équipes, c'est les changer. Ça fait partie du job. Si tu reconstruis aujourd'hui un département GTM ou produit, pense en équipe Hyperlean : quelques pros plus des agents IA qui travaillent 24 heures sur 24. Trois au lieu de trente. Alors tu prends ces décisions moins souvent, et quand tu les prends, elles touchent moins de monde.
Serial Entrepreneur, Author
Marc is a serial entrepreneur. He started his first software company at 16, and has worked at the same intersection ever since: software product management meets go-to-market. He builds the bridge: Product × GTM × AI, as one system, not three departments. Three instead of thirty.